Étant dans la rédaction d’un livre sur l’anthroposophie et la médecine d’orientation anthroposophique, histoire de donner des éléments de réflexion aux esprits curieux et ouverts qui, désireux de cultiver l’esprit démocratique, ne se contentent pas d’un seul récit ; je vous en propose un nouvel extrait intitulé « La tripartition fonctionnelle de l’être humain ».

Buste de Goethe par David d’Angers

« Quand il eut ceint l’épée, la poitrine de l’Adolescent se dilata, il agita les bras, et s’avança d’un pied plus assuré ; après le don du sceptre, la force parut s’adoucir et s’accroître néanmoins par un charme ineffable ; mais lorsque la couronne de chêne vint presser ses boucles, les traits du visage s’animèrent, l’esprit, indiciblement, étincela dans son regard… »

J.W. Goethe – Le Serpent vert

La Révélation occulte de Goethe est la transcription de deux conférences de Rudolf Steiner faites à Berlin les 22 et 24 octobre 1908. Il y est question d’une analyse du conte Le Serpent vert de J.W. Goethe. Ce conte initiatique – qui aboutit au retour du sacré par le sacrifice d’un serpent qui se fait pont entre l’esprit et la matière –, écrit en 1795 par le poète allemand, nous offre, selon Steiner, « une image de l’âme en son évolution comme en son essence ».

Voici notamment ce qu’il en dit : « Une connaissance totale comprend donc trois opérations : premièrement, l’esprit donne une représentation mentale de l’essence idéelle, objective des choses ; deuxièmement, la part de l’objet inaccessible à la représentation mentale éveille le sentiment (objectif, purifié) correspondant ; troisièmement, certains éléments de l’objet pénètrent, en l’homme, jusqu’à la région de la volonté. Goethe en avait une claire conscience. Aussi a-t-il introduit dans son Conte les représentants de ces trois formes d’initiation. Le Roi d’or : initiation par la représentation, la pensée. Le Roi d’argent : initiation à la connaissance par le sentiment objectif. Le Roi d’airain : initiation à la connaissance par la volonté. »

L’analyse de ces trois activités psychiques (le penser, le sentir, le vouloir), mises en scène dans le Serpent vert, a été pour Steiner un jalon dans sa conception de la tripartition fonctionnelle de l’être humain. Et même s’il y fait allusion ailleurs, c’est seulement en 1917 – dans son livre Des Énigmes de l’âme – qu’il la conceptualise, comme il l’explique dans une conférence donnée en 1923 : « J’ai été mis sur cette voie pour avoir cru, grâce à l’expérience d’une trentaine d’année au moins, que pour connaître à fond la constitution de l’être humain, il importe avant tout de retenir la différence fondamentale entre trois modes distincts de fonctionnement dans l’organisme humain. Ainsi j’ai appris à discerner une triple manière de fonctionner de l’organisme humain. » 

C’est donc en élargissant l’intuition de Goethe – tout en restant dans le prolongement de Paracelse –, que Steiner a eu l’idée de la tripartition fonctionnelle.

Ainsi, selon lui, le corps humain est composé de trois systèmes, renvoyant à la triade des alchimistes et aux trois activités psychiques telles qu’évoquées dans le conte goethéen. Trois systèmes en correspondance avec trois régions du corps : la tête, le thorax et l’abdomen associé aux extrémités. Trois systèmes nommés Système Neuro-Sensoriel, Système Rythmique et Système Métabolique et des Membres.

En quoi consistent exactement cette tripartition fonctionnelle ?

Tout d’abord, il y a le Système Neuro-Sensoriel, en concordance avec la tête où sont l’encéphale et les organes des sens. Il s’étend cependant dans tout l’organisme par le biais des nerfs ; la peau en faisant également partie.

Tendant à la solidification, la densification et la minéralisation, le Système Neuro-Sensoriel est fortement structuré. Il est soumis à des processus centripètes. Nos organes des sens, qui nous mettent en relation avec le monde extérieur, nous permettent en effet d’intérioriser des perceptions sensorielles (visuelles, auditives, olfactives). Il est dans une tendance froide – même si les variations de température sont ténues dans l’organisme humain, elles n’en existent pas moins. Le froid et le calme sont d’ailleurs nécessaires pour le bon fonctionnement du cerveau – chacun a pu constater qu’une fièvre peut s’accompagner de troubles cognitifs. Il est doué d’une faible vitalité, a peu de capacité de régénération et de reproduction, à l’image des cellules nerveuses. Les processus cataboliques y prédominent nettement. Autant de manières d’être renvoyant au principe sel.

C’est ce comportement du Système Neuro-Sensoriel, incluant des processus morbides, qui rend possible non seulement la perception du monde mais aussi l’activité pensante.

À l’opposé, le Système Métabolique et des Membres a son centre dans l’abdomen. Il comprend le système gastro-intestinal – avec les glandes annexes que sont le foie, la vésicule biliaire et le pancréas –, l’appareil uro-génital et les extrémités supérieures et inférieures.

Pourvu d’organes mous, avec une forte présence de liquides et une tendance à l’asymétrie, le Système Métabolique et des Membres apparaît peu structuré – du moins par rapport au Système Neuro-Sensoriel. À l’image de la conformation rayonnante des bras et des jambes, il est dans une tendance centrifuge ; étant le lieu de nos principaux émonctoires et d’une importante activité endogène assurant l’élaboration de notre substance. Cette activité métabolique ainsi que l’activité physique produisent d’ailleurs de la chaleur, avec laquelle il est en affinité. Il a également une puissante vitalité – le foie est le seul de nos organes capable de « repousser ». Tout cela se déroulant en toute inconscience – c’est seulement lorsqu’il y a un dysfonctionnement que ce système se rappelle à nous sous forme de douleurs ou de crampes. Ce sont les processus anaboliques qui prédominent ici. Autant de manières d’être renvoyant au principe soufre.

C’est sur ces processus métaboliques et cette dynamique des membres que la volonté s’appuie ; permettant à l’être humain d’agir dans le monde.

Enfin, entre le Système Neuro-Sensoriel et le Système Métabolique et des Membres, il y a le Système Rythmique qui se situe au niveau du thorax. Il est donc composé de l’appareil respiratoire et du système cardiovasculaire – il ne s’y limite cependant pas, puisqu’il est tout ce qui est rythme.

Le Système Rythmique est un point de rencontre, d’équilibre et d’harmonisation entre les deux autres systèmes. C’est pourquoi ils se retrouvent tous deux en lui. L’activité cardiaque étant plutôt liée au métabolisme, du fait qu’elle soit plus tournée vers l’intérieur et inconsciente. L’activité respiratoire étant plus neuro-sensoriel, car plus en lien avec le monde extérieur et la conscience. On maîtrise en effet sa respiration ; qui du reste se dédouble entre l’inspire, correspondant au système du haut, et l’expire, à celui du bas. Et comme déjà évoqué, le Système Rythmique ne se limite pas à sa zone anatomique, dans la mesure où il est tous les rythmes de l’organisme ; que ce soient le cycle menstruel, le péristaltisme intestinal, le rythme circadien… Entre équilibre et médiation, on a bien affaire ici au principe mercure, ainsi qu’au sentiment – le cœur, associé à l’amour, en est le symbole le plus évident.

Si ces trois systèmes fonctionnels peuvent être dissociés de façon aussi schématique, il faut néanmoins garder à l’esprit qu’ils sont en interdépendance. L’homme est un tout et la vie est mouvement. « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », dixit Héraclite ; et aucune planche anatomique ne pourrait prétendre être la vie-même.

Ces trois systèmes sont bel et bien en interaction et ne cessent même de s’interpénétrer. Puisqu’en chaque système sont présents les deux autres, juste de manière moindre. Le Système Neuro-Sensoriel n’est effectivement pas que neuro-sensoriel – dans le système nerveux, qui parcourt tout l’organisme, l’activité métabolique existe, mais est simplement réduite au minimum. Il en est pareillement pour le Système Métabolique et des Membres et pour le Système Rythmique, clairement partagé entre les deux.

Cette tripartition se retrouve d’ailleurs à tous les niveaux de l’organisme humain et même hors de lui.