ÉTANT DANS LA RÉDACTION D’UN LIVRE SUR L’ANTHROPOSOPHIE ET LA MÉDECINE D’ORIENTATION ANTHROPOSOPHIQUE, HISTOIRE DE DONNER DES ÉLÉMENTS DE RÉFLEXION AUX ESPRITS CURIEUX ET OUVERTS QUI, DÉSIREUX DE CULTIVER L’ESPRIT DÉMOCRATIQUE, NE SE CONTENTENT PAS D’UN SEUL RÉCIT ; JE VOUS EN PROPOSE UN NOUVEL EXTRAIT INTITULÉ « DU POSITIONNEMENT ET DE L’INTÉRÊT DE LA MÉDECINE D’ORIENTATION ANTHROPOSOPHIQUE DANS LE SYSTÈME DE SANTÉ ACTUEL ».
« L’école scientifique considère comme un idéal l’exclusion de toute subjectivité ; pour elle, rien d’autre ne compte que ce qu’elle considère comme le langage objectif des faits. Cette méthode, appliquée à la médecine, engendre des conceptions de la santé, de la maladie, de la guérison, qui de moins en moins tiennent compte de l’homme. »
Walter Holtzapfel – Il faut élargir les conceptions médicales
Dans leur livre Données de base pour un élargissement de l’art de guérir selon les connaissances de la science spirituelle, Ita Wegman et Rudolf Steiner ont été parfaitement clairs quant au positionnement de la médecine anthroposophique dans le monde médical moderne : « Il ne peut s’agir de faire opposition aux méthodes scientifiques qui sont actuellement celles de la médecine. Celles-ci sont admises par nous dans leurs principes. Nous pensons que seuls ceux qui les connaissent, et sont de ce fait vraiment des médecins, peuvent appliquer nos données de l’art médical. Cependant, nous ajoutons d’autres connaissances, acquises par d’autres méthodes, à ce qu’on peut savoir sur l’homme par les méthodes scientifiques en place. Aussi, à partir de cette connaissance élargie du monde et de l’homme, nous voyons-nous poussés à œuvrer pour un élargissement de l’art médical. »
En effet, de par son approche intégrative et non-duelle, la médecine anthroposophique n’est pas dans un principe d’opposition ; mais a pour vocation de contribuer à élargir les champs de vision et d’action de la médecine conventionnelle. Elle ne remet pas non plus en cause les progrès évidents qui lui sont dus ; qui se sont particulièrement accélérés à partir du XIXème siècle, grâce à l’émergence de nombreuses innovations technologiques – notamment sur le plan chirurgical. Mais malgré ces progrès, force est de constater que les problèmes de santé sont loin d’être résolus. Certaines maladies que nous avions cru pouvoir éradiquer (la tuberculose, le choléra, la malaria) font toujours des victimes ; tandis que les pathologies cardiovasculaires, neurodégénératives, auto-immunes et les cancers sont en forte recrudescence ; sans parler de la multiplication des troubles psychiques et des risques majeurs de pandémies dus à de nouveaux agents pathogènes. De plus, non seulement il a été constaté une stagnation du progrès en matière de recherche thérapeutique ces dernières décennies, mais selon un rapport de l’OMS, l’efficacité des médicaments – à commencer par les antibiotiques – a tendance à s’amenuiser au fil de leur usage. Aussi, la situation sanitaire actuelle – en lien avec notre environnement – a de quoi nous préoccuper.
C’est pourquoi il est tout à fait légitime pour chacun – puisque nous sommes tous concernés – de questionner notre système de santé. Car malgré ses promesses, ce dernier montre clairement ses limites, au risque de ne pouvoir faire face aux immenses enjeux qui nous attendent. Et ce parti pris scientifique de n’être que dans une approche mécaniste de la vie, sur lequel s’appuie la médecine de notre époque, a également de quoi nous interroger. D’autant que cette conception, dans sa logique réductionniste, tend à exclure tout autre point de vue.
Alors que d’autres points de vue ne seraient pas de trop pour justement faire face et éviter tout dogmatisme. Il n’apparaît effectivement pas raisonnable de ne se contenter que d’une seule approche, car la vie sous toutes ses formes est complexe, et ne peut se laisser enfermer dans un seul système de pensée – aussi juste et universel soit-il – ; et notre monde de plus en plus technicisé, interconnecté et fragmenté ne cesse de rajouter à cette complexité naturelle. D’où la nécessité d’autres approches et pratiques thérapeutiques – l’anthroposophie mais aussi l’homéopathie, la phytothérapie, les médecines énergétiques… – pour répondre à la complexité accrue des problèmes de santé, dont les causes sont multifactorielles. Ces différentes approches se devant de dialoguer entre-elles pour œuvrer au mieux ensemble.
Tout un chacun peut également s’interroger sur la manière dont la santé est gérée par les pouvoirs publics ; quant aux aspects administratifs et réglementaires, qui prennent le pas sur le travail des véritables professionnels de santé ; quant à certaines mesures d’économie et de rentabilité au détriment des patients ; quant à la gestion des dernières crises sanitaires, révélant de nombreux dysfonctionnements ; quant aux conflits d’intérêts entre les états et les grands laboratoires pharmaceutiques…
Que les instances sanitaires et l’industrie pharmaceutique fassent parfois passer les intérêts financiers avant la santé publique est une réalité difficile à nier. Puisque nombre de scandales en témoignent : l’affaire du sang contaminé, la crise des opioïdes, le Médiator®, la Dépakine®, le Levothyrox®… Sans compter les fraudes fiscales devenues pratique courante, les prix exorbitants des nouveaux traitements, les campagnes publicitaires agressives jouant sur la peur… Et que penser de ces laboratoires qui élargissent les indications de leurs médicaments, minimisent leurs effets secondaires, investissent dans la recherche uniquement là où il y a le plus de débouchés commerciaux ?…
Aussi, des questions se posent quant à la recherche clinique, largement entre les mains des industriels de la pharmacie, qui sont donc loin d’être désintéressés. Certes, il existe une recherche institutionnelle, mais celle-ci est en partie financée par cette même industrie. Quant aux autorités chargées d’évaluer les résultats des études, elles aussi bénéficient de capitaux privés. Si bien que dans un tel contexte, il est difficile d’être assuré de l’impartialité des chercheurs.
Et pourtant, les médecins et professionnels de santé s’en remettent totalement à ces études cliniques. Elles seules font autorité quant aux traitements qui doivent être prescrits ou non. Alors que régulièrement, certains de ces traitements se révèlent inefficaces à l’usage, ou présentent un bénéfice/risque largement défavorable.
Il est d’ailleurs à constater que la recherche actuelle – de par son approche mécaniste de la vie – est essentiellement basée sur le quantitatif, qui tend à faire disparaître l’être humain derrière des grandeurs statistiques, des procédures formalisées, des contrôles randomisés… Un constat que Rudolf Steiner a fait dès 1923, dans une conférence donnée à Penmaenmawr au Pays de Galles : « Les sciences actuelles de la nature, pour ne s’appuyer que sur les données physiques et chimiques, excluent de leur domaine ce qui en l’homme est spécifiquement humain. »
Et plutôt que de prendre en considération l’être humain comme un tout, la physique et la chimie n’ont cessé de disséquer son corps en parties toujours plus petites : organes, tissus, cellules, noyaux cellulaires, chromosomes… Et non seulement l’homme s’est vu découpé en morceaux – auxquels correspondent autant de spécialités médicales – ; mais il s’est vu aussi disparaître derrière de petites particules, devenues des géantes grâce aux microscopes de plus en plus sophistiqués.
La médecine moderne s’est en effet focalisée sur les microbes, responsables de nos maladies. Alors que nous en avons naturellement en nous, y compris des virus et des bactéries, sans que nous soyons pour autant malades. La raison en est que la cause première des pathologies est le « terrain » ; même si bien sûr des agents pathogènes extérieurs peuvent nous être néfastes et que notre immunité a ses limites. Néanmoins, la plupart des maladies se déclarent lorsque nos différents systèmes et corps, comme nous l’avons vu précédemment, ne sont plus dans une relation harmonieuse.
Mais l’homme a bel et bien disparu au profit de ces agents pathogènes extérieurs ; auxquels on oppose des molécules chimiques ciblées. Comme l’explique le Dr Walter Holtzapfel dans un texte intitulé Il faut élargir les conceptions médicales : « Dans ces conditions, le traitement de la maladie se réduit à une confrontation entre le principe actif isolé et le facteur dont on admet qu’il est la cause du mal. Ce combat ne concerne plus l’être humain. Celui-ci n’est plus que le théâtre sur lequel ce combat se déroule, la cornue dans laquelle s’effectue la réaction que provoque le remède. »
Aussi, une médecine pour qui l’homme n’est plus qu’un ensemble de données biologiques, un amas de cellules à la merci du moindre virus, a de quoi aussi nous interroger et même nous inquiéter. D’ailleurs, qui n’a pas ressenti face au monde médical actuel – malgré la bonne volonté indéniable de la plupart de ceux qui y travaillent – ce sentiment d’être réduit à un simple objet à réparer.
D’où l’intérêt de la médecine d’orientation anthroposophique qui, en remettant l’être humain au centre, s’applique à avoir une compréhension vivante de ce que nous sommes véritablement, dans notre entièreté et nos interactions avec le monde ; nous invitant ainsi à « approfondir notre pensée et notre intellect », mais aussi à developper « notre affectivité et tout ce qu’il y a d’humain en nous », selon les mots de Steiner.
Et il ne s’agit pas seulement de prendre en compte l’homme en général mais aussi chaque individu. Chaque être humain étant unique, ayant sa propre vie, ses propres blessures et aspirations… Ceci étant une évidence incontestable, que la médecine d’aujourd’hui a pourtant mis de côté. Alors que paradoxalement, nous n’avons jamais été aussi individualistes.
Cette mise à l’écart de l’individu est d’autant plus préjudiciable que « la maladie comporte toujours un aspect biographique personnel », d’après Volker Fintelmann, l’auteur de Médecine intuitive. Toute maladie est en effet inséparable de la personne qui la déclare et fait même souvent sens dans son parcours de vie. D’où l’intérêt de prendre en compte l’aspect biographique de chaque patient ; d’où la nécessité d’une individualisation thérapeutique.
Dans La Médecine au seuil d’un renouveau, Hans-Ulrich Albonico fait justement ce constat : « L’individualité de chaque patient s’est perdue en route et ce qui a été perdu en même temps, c’est l’observation par le médecin de l’état de santé ou de la maladie des personnes individuelles. L’évaluation de la santé ou de la maladie quitte la sphère du médecin et de ses patients pour aboutir chez les biostatisticiens, les économistes de la santé et les politiciens. »
En plus de l’individualité du patient, qui n’est donc plus prise en compte dans le système de santé actuel, Albonico déplore que la relation médecin/patients se soit effacée au profit d’autres instances. Le rôle du médecin s’est effectivement amenuisé au fil du temps ; son expérience clinique, son jugement personnel et sa liberté de prescription devant laisser place à des recommandations autres que les siennes. Au point qu’il doit se soumettre à des « conduites à tenir », à des protocoles qu’il n’a pas vérifiés par lui-même – ce qui est à l’opposé de la démarche scientifique – sous peine de poursuites et de sanctions.
Alors que le médecin est celui qui, par la relation qu’il entretient durablement avec chacun de ses patients, et en tant que premier intermédiaire entre eux et le système de santé, est le mieux à même de les soigner. D’où l’importance de lui redonner la place qui lui revient et un espace de liberté suffisant pour qu’il puisse exercer son métier en toute humanité ; pour qu’il puisse redevenir un homme qui, au-delà de « cette distance objective d’ingénieur, de réparateur ou d’installateur », aura « le courage de faire preuve d’empathie et de compassion », pour reprendre les mots de Fintelmann.
Car le véritable rôle du médecin est d’accompagner ses semblables sur leur chemin de vie, lorsqu’ils sont confrontés à la maladie qui en fait partie. C’est la raison pour laquelle les patients ne doivent pas être de simples témoins passifs face à leurs problèmes de santé ; mais se doivent d’être pleinement impliqués. Ce n’est pas pour rien que Polybe de Cos dans son traité La Nature de l’homme, déjà évoqué plus haut, a écrit : « Un homme avisé, songeant que pour les hommes la santé est le bien le plus précieux, doit savoir, en cas de maladies, trouver du secours dans son propre jugement. »
Son propre jugement donc, qui renvoie à cette fameuse maxime grecque « connais-toi toi-même », gravée sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes ; qui fait encore aujourd’hui parfaitement sens et que Steiner a d’ailleurs prolongée dans l’une de ses Méditations : « Connais-toi toi-même et tu trouveras les secrets du monde ; regarde le monde et tu trouveras les secrets de toi-même. » En chaque homme réside en effet la faculté de se connaître ; c’est-à-dire d’avoir une compréhension juste, à partir de son propre Moi, de ce qu’il est véritablement par rapport au Grand Tout. Et la confrontation à la maladie et sa guérison, qui correspond à un nouvel équilibre, lui donnent justement l’occasion d’accéder à une connaissance plus large de lui-même – le médecin étant simplement là pour l’accompagner dans cette transition biographique.
La médecine d’orientation anthroposophiques s’inscrit bel et bien dans cette démarche ; en incitant le médecin et le patient à être à leur juste place, et en proposant une multitude de traitements et de soins pour répondre aux problématiques de chacun.
L’ARBRE D’HIPPOCRATE SUR L’ÎLE GRECQUE DE KOS
