Béla Tarr

 

 « Terre, n’est-ce pas cela que tu veux : naître en nous invisible ? – N’est-ce pas ton rêve, d’être une fois invisible ? – Terre ! pas en vue ! Quelle est ta pressante mission si ce n’est la métamorphose ? Terre, chérie, je veux. Oh crois-moi, il ne te faudrait rien qu’un de tes  printemps pour  me  gagner à toi –, un, hélas, un seul déjà est bien trop pour mon sang. »

 

Rainer Maria Rilke – Élégies de Duino

 

Quelques mois après la bonne nouvelle de l’attribution du prix Nobel de littérature à László Krasznahorkai, survient la triste nouvelle de la mort du réalisateur hongrois Béla Tarr.

À travers leur collaboration, ces deux hommes ont fait dialoguer la littérature et le cinéma au plus haut degré ; comme jamais avant eux, et probablement comme jamais après eux. Ce, pour les cinq derniers films du réalisateur (Damnation, Sátántangó, Les Harmonies Werckmeister, L’Homme de Londres, Le Cheval de Turin).

Films de Béla Tarr

Tarr est de la trempe de ces réalisateurs qui font que le cinéma n’est pas totalement réduit à une industrie. Il fait partie en effet de ces rares irréductibles « faiseurs de films » qui nous lavent les yeux des millions d’images éteignant nos regards. De la même trempe donc qu’Andreï Tarkovski, qu’Ingmar Bergman, que Robert Bresson ou Werner Herzog.

Si Béla Tarr n’abolira jamais Hollywood / jamais Hollywood n’abolira Béla Tarr.

Avec les outils propres du cinéma, Tarr a créé un monde des plus singuliers. Mais comme tout homme, il est notre frère ; et avec ses quelques films, il a témoigné avant tout de notre humanité. C’est pourquoi, au-delà de son esthétique, il s’adresse à nous tous.  

Son monde met puissamment en scène les quatre éléments ; particulièrement la terre, reliée à la grisaille du ciel par des pluies insistantes ; aussi ses personnages – feux follets – sont à deux doigts d’être absorbés, engloutis, anéantis…

C’est pourquoi ils marchent, s’enivrent, dansent, s’observent, font le chien, s’enferment, se tuent (paradoxalement)…

C’est ainsi que / dans leur profond dénuement / les hommes de Tarr / résistent / malgré tout / dignement / à l’absolu engloutissement.

Il s’agit bel et bien d’une résistance à la terre ; mais chez le réalisateur hongrois la terre est à ce point terre (matière) qu’elle est mystique – autant que le son des cloches célestes. Et forcément, les hommes faits de cette même terre le sont aussi. Ainsi, les films de Tarr nous montrent à voir l’énigme d’être – son mystère absolu – dans l’extrême misère de notre condition humaine, entre présence involontaire et fatal engloutissement. D’où l’angoisse qu’ils suscitent en nous.

Il rejoint là, la vision d’Alberto Giacometti avec ses maigres hommes d’argiles, les pieds englués dans des socles disproportionnés.

La scène, allant dans ce sens, qui s’est imprimée en moi à vie, se trouve dans Les Harmonies Werckmeister. Nous y voyons une horde d’hommes furieux s’introduire dans un hôpital pour tout casser et s’en prendre aux malades… jusqu’à ce qu’ils se trouvent face à un vieillard nu dans une baignoire, mais debout, tragiquement debout… Alors, tous lâchent les armes et rebroussent chemin en silence.

Aussi cette scène / m’a définitivement guéri / de tout désir révolutionnaire.

Pour finir, je ne peux que vous inviter à vous laissez absorber par le monde de Béla Tarr, plus nécessaire que jamais, de par sa mort et notre monde en déroute… pour retrouver notre chemin de Terre…

Scène extraite du film Les Harmonies Werckmeister