ÉTANT toujours dans la rédaction d’un livre sur l’anthroposophie et la médecine d’orientation anthroposophique, histoire de donner des éléments de réflexion aux esprits curieux et ouverts qui, désireux de cultiver l’esprit démocratique, ne se contentent pas d’un seul récit ; je vous EN propose un autre extrait intitulé : « Du Monisme à l’analogie ».
Dans son livre La Philosophie de la liberté, Rudolf Steiner considère que la connaissance permet de recomposer l’unité du réel, qui nous apparaît divisé entre perception et concept. Cette considération, ayant pour avantage de réunifier les sciences naturelles et celles de l’esprit, lui fait notamment dire : « Une philosophie qui part de ce principe fondamental peut être appelée Monisme. S’y oppose une autre théorie, celle des deux mondes, ou Dualisme. Cette dernière suppose, non pas deux aspects d’une seule et unique réalité, divisée par notre organisation, mais deux mondes absolument différents l’un de l’autre. […] Le dualisme repose sur une fausse conception de ce que nous appelons la connaissance. »
Ce mot de « monisme », employé par Steiner, renvoie à une doctrine qui soutient effectivement que l’univers est un seul être, malgré la diversité des phénomènes physiques et psychiques qui le constituent, et qu’il n’est pas distinct de Dieu. Une doctrine dont le plus célèbre représentant est le philosophe néerlandais du XVIIe siècle Baruch Spinoza. Puisque celui-ci, refusant le dualisme, considère qu’il n’existe qu’un seul « être absolument infini », auquel il donne le nom de Substance, mais aussi Nature ou Dieu. La pensée et l’étendue n’en étant que les deux attributs, se manifestant sous divers modes.
Cette idée d’une unique substance ne date évidemment pas de Spinoza, puisqu’au Ve siècle avant J.-C., le Présocratique Parménide, à la suite de Xénophane, l’a exprimée dans l’un des fragments de son poème De la nature : « Mais il ne reste plus à présent qu’une voie dont on puisse parler : c’est celle du “il est”. Sur cette voie il est de fort nombreux repères, indiquant qu’échappant à la génération, il est en même temps exempt de destruction : car il est justement formé tout d’une pièce, exempt de tremblement et dépourvu de fin. Et jamais il ne fut, et jamais ne sera, puisqu’au présent il est, tout entier à la fois, un et un continu. » C’est ainsi que l’Être, selon Parménide, est ; tout simplement, et est indivisible, immobile, immuable, éternel… Penser l’Être autrement serait sortir de la voie de la vérité, de la sagesse, pour emprunter celle de l’opinion, de l’erreur.
Au IIIe siècle après J.-C., le néoplatonicien Plotin – particulièrement marqué par la lecture du Parménide de Platon – se fait le philosophe de l’Un, l’absolu unité et simplicité, aussi nommé Bien – même si ce principe premier est ineffable. De ce Premier Principe provient l’Intellect, puis l’Âme, source de la vie et du mouvement de toutes choses. Et, dans ses Ennéades, regroupant cinquante-quatre traités, Plotin d’expliquer le passage de l’Un au multiple. La manière dont celui-ci a pu engendrer d’autres choses que lui sans en être affecté. Et comment il est absent de tout et présent à tout ce qui est. Face à ces apories, la théorie devant laisser place à l’extase mystique pour l’union ultime.
Cette vision trouvera un écho en Maître Eckhart, fondateur de la mystique rhénane au Moyen Âge. Celui-ci identifiait l’Un à Dieu et au Néant. L’âme devant se nier elle-même pour devenir un avec Lui, ce « fond sans fond » – d’où vient l’être et tous les étants – au-delà de toute connaissance et de tout vocable. Il paraît qu’à la lecture de certains de ses sermons par le théosophe F.X. Baader, G.W.F. Hegel aurait déclaré : « Nous avons là tout ce que nous cherchions. » Le monisme a en effet trouvé un prolongement majeur dans l’idéalisme allemand du XIXe siècle à travers Hegel donc, mais aussi J.G. Fichte et F.W.J. Schelling. Créateur de la Naturphilosophie, ce dernier invite les hommes/médiateurs à réunifier l’intelligence et la nature séparées – qui dans l’Absolu sont dans un principe d’Identité. Les contraires (esprit/nature, sujet/objet, moi/non-moi, phénomène/chose en soi) s’effaçant face à ce principe où « tout ce qui est, est en soi Un ».
Cette perspective moniste des idéalistes allemands n’a bien sûr pas échappé à Steiner ; tout comme les monismes orientaux, avec lesquels il a été particulièrement en contact au sein de la Société théosophique. À commencer par l’hindouisme qui, malgré ses quelque trois-cent-mille dieux, trouve son unité en Brahman : « L’Un qui n’a pas de second, l’ineffable, celui dont rien ne peut être dit, qui ne peut participer à aucun rapport, parce que tout est en Lui et tout est Lui », pour reprendre les mots de l’orientaliste Jean Herbert, auteur de La Mythologie hindoue: son message. Idem pour le taoïsme, où le Non-Être et l’Être sortent d’un fond unique que Lao-Tseu appelle Obscurité. Et pour ce qui est du bouddhisme zen – où rien n’est séparé, tout est interdépendance –, le moine japonais Kodo Sawaki affirme : « L’interaction de l’Un et des dix-mille distinctions est à l’œuvre dans tous les phénomènes. Tout se fond dans l’Un, l’Un se dissout en tout et cette interaction ne s’arrête jamais. »
Ainsi, le multiple vient de l’Un et l’Un est présent dans le multiple ; tous les deux étant paradoxalement liés en chaque chose à chaque instant. Voilà pourquoi l’étendue et la pensée, la perception et le concept, la nature et l’homme sont une seule et même réalité.
Si l’homme s’est différencié de la nature, ils ne sont effectivement pas séparés pour autant, ayant une origine et une évolution communes. C’est seulement parce que l’être humain a conscience de lui-même, est apte à se dissocier de l’objet perçu en tant que sujet percevant, qu’il se sent différent. Mais cette différence n’est qu’apparente – et comme on l’a vu précédemment, si l’homme s’est séparé de son environnement naturel ; il peut cependant compléter la perception qu’il en a par une pensée adéquate pour que la réalité apparaissent de nouveau dans son entièreté.
Cette parenté va même plus loin, puisque tout ce qui existe dans la nature se trouve aussi en l’homme selon l’alchimiste Paracelse : « J’ai observé tous les êtres : pierres, plantes et animaux et ils me sont apparus comme les lettres éparpillées d’un alphabet, mais l’homme représente le mot complet et vivant. » Ce qui revient à dire que l’organisme humain est un microcosme qui réunit harmonieusement toute la diversité qui existe autour de lui.
Au vu de cela, on pourrait croire que l’homme et la nature, étant une seule et même chose, fonctionnent de la même manière. Mais ce serait se méprendre, car la nature ne doit pas agir selon ses propres règles en l’homme mais être surmontée par lui. C’est, en effet, en transformant chaque processus qui lui est extérieur que l’homme s’est fait homme.
C’est la condition même de la santé selon cette affirmation de Steiner : « Ce qui est santé dans la nature est maladie en l’homme. » Ou comme le reformule plus explicitement Volker Fintelmann dans son livre Médecine intuitive : « L’une des conditions indispensables à la santé est vraiment qu’aucune substance extérieure, ni non plus aucun fait psychique ou spirituel agissant de l’extérieur, ne conserve sa nature propre à l’intérieur de l’organisme humain. Tout ce qui est extérieur à l’homme et agit sur lui de l’extérieur, ou que l’homme va chercher à l’extérieur, doit être digéré, surmonté ou refoulé. » Si cette condition n’est pas remplie, des pathologies se manifestent. Elles sont justement des réactions ayant pour but de venir à bout de ces substances et processus extérieurs pas suffisamment « digérés ». Les allergies et les enkystements en sont le parfait exemple.
La théorie des signatures, à qui Paracelse a donné ses lettres de noblesse, prend tout son sens ici. Selon cette théorie, la nature est un immense livre vivant composé d’images qui, par l’observation, permet d’établir des analogies avec l’homme qui le résume. Ainsi, des correspondances peuvent être faites entre les trois règnes – extrêmement divers et spécialisés – et le corps humain. Et toujours selon cette théorie, certaines particularités dans la nature (formes, couleurs, processus à l’œuvre) peuvent être misent en relation avec certains symptômes et pathologies. Aussi, il s’agit de développer une « perception analogique » pour trouver ces substances aux vertus thérapeutiques. À titre d’exemples : le gui, en se développant au détriment d’un arbre/hôte, a un comportement analogue à celui d’une tumeur cancéreuse ; le latex jaune de la chélidoine, qui rappelle la couleur de la bile, agit particulièrement sur les troubles biliaires ; le bouleau qui renouvèle son écorce en desquamant est préconisé dans l’eczéma sec…
La médecine anthroposophique s’est faite sienne cette théorie des signatures et a mis au point des thérapeutiques pointant du doigt ce qui échappe à l’homme et le rend malade, afin qu’il réagisse, développe des forces pour retrouver son intégrité.
Ainsi, l’homme peut retrouver son unité perdue grâce à son Identité avec la nature et l’analogie qui en découle. D’ailleurs, le mot « analogie » renvoie au grec « analogos », composé de « ana », signifiant « à nouveau », et de « logos » pouvant se traduire par « parole » mais aussi « principe originel ». Un retour à la Source donc, au Verbe, à l’Un…
DIAPORAMA SUR QUELQUES PENSEURS DU MONISME
(Rudolf Steiner, Lao-Tseu, Parménide, Plotin, Maître Eckhart, Paracelse, Baruch Spinoza, F.W.J. Schelling)
