Voici la troisième partie (La Terre) du poème didactique Mon Heimat chez les Grecs ; qui se veut une tentative de re-dite du texte de la conférence (Qu’est-ce que la philosophie ?) prononcée par Martin Heidegger à Cerisy-la-Salle en 1955.
« La poésie fait toucher la terre de la langue et révèle la langue comme terre, comme assise. »
Michel Haar – Une Idée neuve de la poésie (Article d’un dossier consacré à Martin Heidegger dans le numéro de novembre 1986 du Magazine littéraire)
LA TERRE
Au cœur de la terre (ou rien n’est différencié) réside le silence / aussi (pouvons-nous dire) qu’ils sont même / comme la langue qui lui est liée (à ce silence) / et qui par son entremise / fait qu’elles (cette langue et cette terre) sont même (elles aussi).
Mais parler ainsi de ce qui ne peut être différencié est (j’en conviens) folie de ma part.
Mais (pour ma défense) c’est la terre elle-même / cette « pure puissance passive » (selon les mots du brûlé à vif de la place du Champ des fleurs) / qui est sortie de sa passivité (et donc de son indifférenciation) pour que je puisse parler aussi absurdement / avec ma langue au milieu de quantité d’autres (la Tour de Babel ayant bien été mise à bas) / langues qui se sont donc multipliées à partir d’une seule / liée au silence mentionné plus haut et à cette terre (idem).
Cette langue première n’étant pas sans évoquer le début de l’Évangile de Saint Jean / « Au commencement / la Parole existait déjà / la Parole était avec Dieu et la Parole était Dieu » / la Parole étant ici le Fils mais aussi le Père qui sont Même / sans oublier le feu sacré de l’Esprit Saint / à la lumière duquel la Lumière a pu témoigner de la Lumière (« comme iris en iris » dixit Dante à la fin du Paradis de La Divine Comédie).
Dante qui / au Chant XXIV du Paradis dit magnifiquement / « … et je crois en trois personnes éternelles / et je les crois une essence et trine qui admet à la fois “sont” et “est” » / mais je reviens à Martin Heidegger [dont le père était sacristain (d’où la distance nécessaire qu’il a prise pour se faire penseur non seulement au-delà de la philosophie mais aussi de la foi)] / Heidegger donc / dans la droite ligne d’Héraclite / qui (ce dernier) disait avant Dante presque la même chose en disant « Un (est) Tout » [ce « Tout » (désignant tout ce qui existe) n’étant pas en effet sans renvoyer au chiffre trois symbolisant la multiplicité].
Mais pour être plus terre à terre (afin d’être le plus clair possible) / voilà ce qu’a dit aussi le mystique Angelus Silesius à propos de la Trinité / « Que Dieu soit trois et un / une herbe te le montre / Puisqu’on y voit unis le soufre / le sel / le mercure. »
En voila donc des citations (de Saint Jean / Dante / Héraclite et Silesius) / à propos de cette terre silencieuse / dont je me fais l’écho bavard / citations empruntées donc à la Bible / à la pensée présocratique et à la poésie.
La poésie / qui (contrairement à ce que l’on pense) est la première langue née de la langue première / dont découlent toutes les autres / à commencer par la langue courante mais aussi sacrée (car / comme nous le rappelle le philosophe et théologien Jean Greisch / « Le sacré vient au langage par le songe poétique / qui est le poème avant le poème. »)
Mais avant d’aller plus en avant à ce sujet / il me faut dire (cette évidence) que seul l’homme parle / seul l’homme (en effet) est apte à manifester le silence silencieux de cette terre triunitaire.
La raison en est que seul l’homme est hors de la nature / qui (elle) est parfaitement silencieuse / car rien ne la sépare de la terre / il n’y a en effet nul espace entre elle et elle / et donc aucun écho possible.
La nature et la terre sont donc (bel et bien) même / et la nature est non seulement silence (comme il vient d’être dit) mais aussi (en toute logique) langue (puisqu’au cœur de la terre etc.).
C’est ainsi que la nature (unie à la terre) se contente d’être / et d’être (en elle-même) un alphabet silencieux.
C’est justement la raison pour laquelle le plus fameux poète creusotin (qui dans Le Très-Bas a retrouvé l’âme d’enfant du Saint d’Assise) / a écrit justement dans un autre de ses livres : « Il n’y a pas une seule faute d’orthographe dans l’écriture de la nature. »
Ce qui est loin d’être le cas avec nos langues fourchues / partagées à l’infini / ayant oublié d’où elles viennent / car ne cessant de se boucher les oreilles (par leur brouhaha incessant) / de s’adresser (uniquement) la parole entre elles / faisant ainsi taire l’appel silencieux de la langue d’avant les langues / si bien qu’à force (ces langues) se sont vidées de la terre (première) dont elles sont faites.
Alors que / cette évidence que ce n’est pas nous qui labourons la terre / mais la terre qui nous laboure.
Mais malgré nos langues vides et qui pensent à l’envers / et comme il nous revient de dire / il nous faut donc continuer de dire [mais de dire (par contre) au plus juste] pour nous tarir / c’est-à-dire nous taire / pour entendre de nouveau l’appel de cette terre.
Pour qu’enfin (de nouveau) nous faisions résonner dans la concavité du monde son appel / pour que nous nous faisions l’écho de son imperceptible silence / pour que nous faisions surgir du tréfonds de son opacité des lettres / des syllabes et des mots / comme autant de signes répondant à son injonction.
C’est pourquoi il nous faut retrouver pas à pas (mot après mot) le chemin de la terre dont la langue première est faite / et donc (fatalement) remonter à la langue qui a donné naissance à toutes les autres / et qui est (comme évoqué plus haut) la langue poétique / et c’est justement ce que nous dit Heidegger / lorsqu’il considère que « le parlé à l’état pur est le Poème » / dont « la grandeur se mesure à l’ampleur de sa dévotion à l’Unique ».
Mais (une fois de plus) avant d’aller plus en avant / il me faut dire / pour remettre les choses à l’endroit / que nous les mettons (les choses) en effet à l’envers / car rappelons-nous ce que dit l’Évangile de Saint Jean sur la Parole (qui est première) / et qu’il s’agit là d’un principe qui s’applique pour nous aussi ici-bas / où la langue ne vient pas (effectivement) après les choses / mais les choses après la langue / car c’est en effet en nommant les choses / qu’elles nous apparaissent / sortent du fond indifférencié de la terre.
C’est donc bel et bien le dire de l’homme / qui amène les choses à leur présence visible / ce qui revient à dire que sans les mots / les choses ne sont (tout simplement) pas / et c’est ce que souligne le surprenant vers du poète Stefan George / sur lequel se penche le penseur de la Forêt-Noire dans son texte Le Mot / qui reprend justement le titre du poème dont le dernier vers est ce surprenant vers qui est / « Aucune chose ne soit / là où le mot faillit. »
Et c’est donc plus particulièrement la langue poétique qui est la plus apte à le faire.
Mais une fois encore (avant de poursuivre) / il me faut dire / quant au poète / que nous labourons (à son propos) aussi à rebours / lorsque nous le voyons comme un doux rêveur / alors qu’il est l’homme le plus terre à terre.
De tous les hommes / c’est en effet le poète qui / loin d’être un être éthéré / est celui qui marche au plus près de la terre / car c’est lui le mieux taillé pour s’ouvrir (en pure offrande) à elle / le plus à même de funambuler au-dessus de son abîme sans fond / le moins borgne des borgnes au milieu des aveugles pour tâtonner dans sa « nuit sans clarté » (pour reprendre les mots de l’éléate Parménide)…
C’est ainsi que le poète / au plus proche de l’origine des choses / et celui qui sait le mieux (avec ses mots immaculés) les faire émerger de l’obscurité / pour nous les faire voir dans leur plus grande clarté (leur plus pur éclat) / là où les autres langues les laissent entachées d’opacité.
Et même / en tendant à préserver tout en manifestant ce qu’elles sont (les choses) en elles-mêmes / la langue poétique nous les fait entrevoir dans leur véritable nature / qui est cette terre qui les fait être et dont elles sont faites / ce qui revient à dire qu’en chaque chose (la moindre herbe) est présente cette terre unique / ce qui a de quoi nous surprendre / celle-ci étant illimitée / alors qu’elle se retrouve en une multitude de choses limitées.
Tout comme d’ailleurs les mots du poème / dans lesquels réside l’infini silence de la langue.
Un mystère qui a de quoi nous surprendre aussi / que cet infini silence de la langue originelle bornée par des mots / un mystère que le poète Rainer Maria Rilke a justement évoqué / en disant / à propos des vers du poème Hélian du poète austro-hongrois Georg Trakl / qu’ils sont comme « quelques clôtures entourant l’infinie non-parole ».
En voila encore des références (à Trakl / Rilke / Parménide et George) / mais à ma décharge / Montaigne (dans ses Essais) n’a t’il pas été au plus près de lui-même à travers mille citations et noms illustres ? / aussi je me permets de citer de nouveau Heidegger / de citer de nouveau même ce que j’ai déjà cité de lui plus haut / quant au « Poème » / dont « la grandeur se mesure » (selon donc lui) « à l’ampleur de sa dévotion à l’Unique ».
Cette « dévotion à l’Unique » du « Poème » (sur laquelle j’insiste) / qui a l’immense vertu de nous révéler l’unité de chaque chose / ainsi que l’unité sous-jacente à la multitude des choses (reliées entre elles par justement cette unité d’où elles émanent).
Et c’est d’ailleurs ainsi / en amenant non seulement les choses à leur présence visible la plus éclatante / mais en les recueillant aussi en l’Un / que la langue poétique permet aux choses de se déployer pour nous « en plénitude » / « dans un unisson de réciprocité » / au point de figurer un monde / un monde ordonné qu’il nous est possible d’habiter.
Oui / c’est ce que fait en effet le « Poème » / il « ouvre la terre et la ravit jusqu’à un monde » (dixit toujours Heidegger) où nous pouvons être.
Ce qui a de quoi (ça aussi) nous surprendre / que la langue poétique / pour donner la juste mesure aux choses / prenne pour maître-étalon l’immensurable.
Cela révèle cependant la tragique réalité de notre condition humaine / celle d’être déterminée par le non-être / car nous sommes en effet suspendus au bord de cet abîme sans fond (ce gouffre sans nom / prêt à nous engloutir) qu’est cette terre infinie / sur lequel se fonde néanmoins notre monde / qui tient donc en quelques mots poétiques / pour que nous puissions quelques temps l’habiter.
Mais là encore / la charrue a été mise avant les bœufs quant à la question de l’habiter / car contrairement à l’idée reçue qu’il faut bâtir avant d’habiter / c’est seulement (plutôt) à partir du moment où nous habitons justement le monde (grâce donc à la poésie) / que nous pouvons bâtir ce qu’il convient de bâtir (ce bâtir n’étant que les modalités de notre habiter).
C’est ainsi que « riche en mérites / mais poétiquement toujours / sur terre habite l’homme » / comme le dit le poète Friedrich Hölderlin / car c’est grâce au « Poème » qu’il peut en effet habiter le monde (en tant que terre de la terre) / et c’est pourquoi les hommes sont tous redevables à la langue poétique / sans laquelle il n’y aurait pas de monde habitable pour eux.
Et c’est ce que nous avons oublié (nous les hommes modernes) / le sens véritable du « Poème » / qui n’est en rien une ornementation de la langue courante / une discipline littéraire parmi d’autres / mais qui est le fondement de notre présence au monde / et c’est ce tragique oubli qui a fait que la langue poétique est devenue de plus en plus vaine / et c’est pourquoi l’ami d’Hegel et de Schelling s’est naturellement demandé dans son élégie Le Pain et le vin / « Et pourquoi / dans ce temps d’ombre misérable / des poètes ? »
Et c’est la raison pour laquelle Hölderlin (puisqu’il s’agit bien encore de lui) a marché en avant vers les Grecs / pour qui le « Poème » était Tout (est donc Un).
Mais il me faut préciser ici quant au « Poème » / que « tout art est un “langage” » / que « tout art est » même « en son essence / poétique » / selon (une fois de plus) le penseur de la Forêt-Noire / si bien que les poèmes peuvent être faits non seulement de mots mais aussi d’argile et de pierre / et prendre donc la forme de statuts ou de temples.
Comme celles et ceux érigés par les Grecs de l’Antiquité / qui (par le « Poème ») ont donc manifesté un monde dans toute sa clarté et dont nous sommes les héritiers / mais qui a malheureusement disparu dans les brumes de nos pensées calculantes / de nos murs artificiels / de nos machines hors-sol…
Et si les Grecs ont réussi ce miracle que nous avons fait échouer / c’est parce qu’ils étaient tout simplement reliés à la terre / à leur terre-mère Gaïa / qui a donné naissance d’elle-même au ciel (Ouranos).
Car comme le savaient en effet les Pythagoriciens / le deux (donc le monde) ne résulte pas d’une addition / celle de la terre et du ciel / mais de la division de la terre (une et première) en deux / pour que soient justement la terre et le ciel.
D’où cette sentence attribuée au personnage mythique de l’Antiquité gréco-égyptienne Hermès Trismégiste (« le Trois fois grand ») / « Tout est esprit / ce qui est en bas est comme ce qui est en haut / et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas / le miracle éternel de l’Un. »
