« La centrale électrique est mise en place dans le Rhin. Elle le somme de livrer sa pression hydraulique, qui somme à son tour les turbines de tourner. Ce mouvement fait tourner la machine dont le mécanisme produit le courant électrique, pour lequel la centrale régionale et son réseau sont commis aux fins de transmission. »
Martin Heidegger – La Question de la technique
« Communion », Sylvie Reff, l’une des trois invités de cette première soirée d’écoute musicale du Festival du disque de Colmar 2026, a insisté sur ce mot. Car pour elle, la musique, la littérature, la poésie… sont en effet une affaire de communion et non de commerce – qui se contente de sa version altérée : la communication.
Cette femme incroyable a traversé avec une droiture exemplaire des décennies ; où elle s’est donnée corps et âme à l’art et à l’engagement pour la vie ; face notamment à ceux qui ont fait de cet espace rhénan – dont fait partie l’Alsace d’où elle vient – une zone industrielle jalonnée de centrales nucléaires et hydroélectriques, d’industries lourdes et chimiques ; là où est née autrefois la mystique rhénane, sommet de l’esprit avec Hildegarde de Bingen et Maître Eckhart comme figures de proue.
Oui, elle n’a cessé de donner sa voix, partout où des hommes et des femmes de bonne volonté l’ont accueillie ; des mots chantés pour mieux communier ; des mots qui l’ont fait passer sous les radars du succès, parce que trop entiers. Mais comme elle l’a dit si joliment : les oiseaux, eux, ont su l’écouter ; pour que sa parole ne soit pas vaine et puisse éclore, en temps venu, là où la terre et le ciel seront le plus fertile.
Et Sylvie Reff a tenu à chanter, tout au long de son engagement artistique, en langue alsacienne ; plus légitime, selon elle, que les langues française et allemande ; des usurpatrices par rapport à cette langue alsacienne, dont la largeur des fréquences permettent de mieux exprimer toute la gamme des émotions humaines, de l’amour à la colère.
Et c’est pour tout cela que le deuxième invité, DJ Hercules de Freiburg, a désiré qu’elle soit à cette soirée, pour nous la présenter ; puisqu’il lui voue une admiration sans bornes. Lui qui, avec son Soundtruck – un vieux Ford –, tel un Alan Lomax alémanique, parcours les chemins de traverse et partage avec volubilité toutes ses recherches d’un passé musical où tous les styles partouzent allègrement au-delà du bon goût, des tendances, des gratins culturels… Où seuls l’acte de créer, la passion, la générosité comptent… J’en profite, au passage, pour le remercier de m’avoir offert ce 45-tours improbable : « Reggae alsacien » de Scheligemer.
Enfin le troisième invité, Rodolphe Burger, connaît bien DJ Hercules, puisqu’il était présent à la dernière édition de son festival C’est dans la vallée, en 2025. Burger qui a aussi à cœur de mettre l’accent sur la culture de son « pays » – marqué cruellement par l’Histoire – ; son pays partagé entre l’Alsace, la Suisse et l’Allemagne ; à savoir le Dreyeckland. Et c’est, sans nul doute, cette appartenance qui l’a incité au cours de la carrière de Kat Onoma – dont il fut membre – a reprendre comme un leitmotiv le « Radioactivity » de ses voisins originaires de Düsseldorf, les pionniers de la musique électronique, Kraftwerk. La centrale nucléaire de Fessenheim ayant joué aussi son rôle. Et Burger, ce lundi soir, est venu nous parler de son audace d’avoir repris, au-delà du hit « Radioactivity », tout l’album dont il est issu. L’exercice le plus casse-gueule qui soit ; mais l’homme a du métier ; et par le passé, il n’a pas hésité à reprendre le Velvet Underground, Can et même Michael Jackson. Personne, avant Burger, s’était essayé à l’exercice de réinterpréter tout un album des « mens-machines ». Certes, ils ont été pillés, « popérisés », samplés ; et si quelques-uns ont osé reprendre un de leurs titres (Big Black, Treponem Pal, Rammstein) ; et si The Balanescu Quartet a rempli au trois-quarts son album Possessed de compositions kraftwerkiennes ; personne – j’insiste – n’avait osé ce pari fou. D’autant plus que Burger met de la guitare là où Kraftwerk avait banni, pour la première fois de sa discographie avec cet album Radio-Activity, tous les instruments non électroniques. Et pour accompagner sa guitare ouvertement lyrique/électrique, le musicien de Sainte-Marie-aux-Mines a donné généreusement de sa voix caverneuse, ouverte à tous les horizons…
Voilà de quoi fut faite cette soirée exceptionnelle, où nous avons véritablement communié grâce à la musique, mais aussi grâce à nous tous qui avons respiré les mêmes airs et émotions.
Et pour continuer sur cette belle lancée, nous vous attendons nombreux dans les jours à venir de toute cette semaine, pour les salons d’écoute et autres propositions du Festival du disque, car « la radioactivité », comme le chante Kraftwerk, « est partout, pour toi et moi »…
DIAPORAMA SUR LES INVITÉS DU SALON D’ÉCOUTE DE RADIOACTIVITY SUR LES BORDS DU RHIN
