« Mais cette auguste dignité dont ici je vous parle, ce n’est pas dignité royale ou de pompes vestimentaires : c’est la dignité nue, indifférente à la vêture, qui abonde dans l’homme. Celle que tu vois illuminer le bras qui manie une pioche ou tourne un cabillot : la dignité démocratique qui rayonne sans fin entre les mains de tous et sur les mains de tous, et qui nous vient de Dieu. Le Dieu Immense, l’Absolu Dieu. Lui qui est à la fois le centre et la circonférence de toute démocratie ; l’Omniprésence dans son omniprésence, qui est notre divine égalité ! »
Herman Melville – Moby Dick
À l’heure où tout le monde court après le temps ; pour le rattraper, ne pas le perdre, le tuer… À l’heure où nous sommes absorbés par les écrans, qui nous laissent peu de temps libre… À l’heure où le temps de lecture de chacun se réduit comme une peau de chagrin… À l’heure où etc., je vous invite à lire Moby Dick d’Herman Melville, pour en gagner. Mais me direz-vous, ce livre est un pavé, qui en nécessite beaucoup, de temps. Sa traduction par Armel Guerne – chez Libretto –, par exemple, fait en effet plus de neuf cents pages. Mais je m’explique : Moby Dick, à lui seul, vous permettra d’appréhender toute la littérature américaine ; et de ce fait, rendra inutile la lecture des autres livres étasuniens. Tout simplement parce qu’il en est la matrice. Oui, tous les livres nous venant du Nouveau Monde, publiés après comme avant lui – l’art se jouant du temps chronologique –, dérivent de Moby Dick. Pour faire une analogie musicale, l’histoire du fameux cachalot blanc est à la littérature américaine, ce que le Double blanc des Beatles est au pop/rock.
Pour continuer à filer l’analogie, le livre de Melville est tout aussi monstrueux que son cachalot blanc et les États-Unis ; qui se sont bâtis – faut-il le rappeler ? – sur un génocide, l’esclavage, l’exploitation à tout va de la nature et des hommes… L’affrontement entre Moby Dick et Achab – le capitaine du Péquod – nous montre ce qu’est justement la violence dans ce qu’elle a de plus effroyable, impitoyable et inexorable ; et la littérature américaine, qui en découle donc, est au diapason de cette violence. Aussi, il n’y a pas lieu de s’étonner que les nouvelles de H.P. Lovecraft nous révèlent les monstres les plus monstrueux « des noirs océans de l’infini » ; que La Geôle d’Hubert Selby Jr est le livre où s’exprime la haine la plus haineuse qui soit ; que dans La Route de Los Angeles de John Fante, son alter ego Arturo Bandini se livre, en massacrant des centaines de crabes « pour le bien de la Mère Patrie », au combat le plus bêtement absurde.
Si Melville a su si bien retranscrire cette violence dans Moby Dick, c’est qu’il y a été lui-même confronté. Car loin des salons parisiens et cercles viennois de notre vieille Europe ; il a vécu durement, a échappé à mille dangers, a bravé la mort… Quant aux hommes, il les a abordés non seulement de biais mais aussi de face. Et c’est justement pourquoi, sachant de quel bois ils sont faits, il a pu en tirer des portraits si authentiques ; à l’image du « bon sauvage » Quiequeg, de l’officier Starbuck ou encore de l’innocent « ding-dong, ding-dong ! Pip ! Pip ! Pip ! » – qui préfigure le Benjy de William Faulkner dans Le Bruit et la fureur. Et si Melville sait à quel point les hommes « peuvent être des canailles, des idiots et des assassins », s’il sait qu’ils « peuvent être détestables en tant que sociétés anonymes ou en tant que nations » ; il est néanmoins convaincu que l’homme dans son idéal est une créature noble et digne. Une noblesse et une dignité qui brûlent d’un feu particulièrement intense sur le pont et dans les entrailles du Péquod, à travers sa trentaine d’hommes d’horizons raciaux et ethniques divers ; mais tous étant les outlaws, les déclassés et les marginaux de leur pays – et de ses armateurs de tout poil. Et dans leur sillage – puisque la littérature américaine leur offrira une place de choix –, surgiront nombre de leurs frères ; que ce soit Martin Eden de Jack London ou Les Clochards célestes de Jack Kerouac, ou encore l’éléphantesque Ignatius J. Reilly de La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole…
L’homme, oui… une créature perdue dans le « grand vide sans cœur » de la Nature, dans les « immensités de l’univers » ; poignardée par « l’idée du néant et de l’annihilation » face aux « blancs abîmes de la Voie lactée ». Ces mots sont de Melville, car son Moby Dick, en même temps que d’être un récit d’aventures, entrecoupé de chapitres sur les baleines – de la « cétologie » digne de Pline l’Ancien et Buffon –, de chapitres sur les baleinières et tous les métiers qui s’y rapportent, à ses moments de poésie ; moments qui embarque littéralement toute sa prose pour en faire un immense poème, où la Nature, intimement liée à l’homme – « Ô Nature ! Et toi, âme de l’homme ! Quelles profondes analogies enchaînées, au-delà de toute expression ! » comme s’en émerveille Melville – se donne à voir comme au premier jour. L’Océan, depuis des millénaire, n’a effectivement changé en rien ; l’auteur de Moby Dick ne le sait que trop bien ; sait qu’aucun œil humain, des temps bibliques à aujourd’hui, ne pourrait le dater. Toute la Terre, sous le « grand soleil, universel dispensateur de vie », est ainsi intemporelle. Et il nous invite à nous émerveiller devant cette Nature éternelle, par ses plus beaux mots – je veux dire les plus poétiques, jusqu’à défier la mesure et le bon goût. Et là encore, il détermine la littérature américaine ; qui se donnera effectivement à la Nature pour mieux la dire. Au moment où en Europe, les romantiques allemands sont les derniers ; la verte Amérique prend le relais pour l’écrire et la poétiser. Walden ou la vie dans les bois de Henry David Thoreau et Feuilles d’herbe de Walt Whiteman suivront de près Moby Dick ; et jusqu’à des écrivains comme Cormac McCarthy ou Jim Harrison, cette tradition naturaliste perdurera. Et hors du plancher des vaches, la mer et la pêche auront aussi le droit à quelques œuvres majeures ; à commencer par Les Aventures d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Allan Poe, qui devance Melville – mais l’art se jouant du temps… – mais aussi, au hasard tant le choix est vaste, Le Vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway ou La pêche à la truite en Amérique de Richard Brautigan.
Mais Melville, plus que tous les autres écrivains, ne veut s’en tenir à la surface des choses, et c’est pourquoi la mer lui est si chère, en tant que terra incognita, pour plonger « au plus profond du péril », et nous y inviter ; à ce grand plongeon, ce saut dans l’Éternité. À la suite d’Achab finalement… qui, au-delà de la banalité de se venger d’un poisson, ne supporte pas la loi de la Nature ou de Dieu – « Deus sive natura », dixit en effet Spinoza. Cette loi qui lui a arraché une jambe, lui faisant ainsi perdre physiquement/symboliquement son entièreté. C’est pourquoi le mystique capitaine s’en prend à Lui. C’est-à-dire s’en prend à l’albinos cachalot, son plus fier représentant sur Terre. Et s’en prendre à Moby Dick signifie pour lui la mort, « qui tout ensemble résout tout et marque toute chose d’une ultime révélation ». Ainsi, le poing levé, fou parmi les fous de son vaisseau, tous dignes représentants de la noble race des hommes, il se donne librement à son Destin, sachant, que même en mille pièces, « absolument rien ni personne ne peut seulement faire une égratignure au vieil Achab dans son être propre, dans son inaccessible et invulnérable essence ».
Mais je m’emballe une fois de plus. Je voulais juste vous faire gagner du temps et me voilà à parler Éternité… Enfin, souhaitons que ce texte donne au moins envie à un ou deux d’entre vous de lire Moby Dick, pour gagner du temps libre… et ainsi être plus libre – même si je sais à quel point nous sommes attachés à nos chaînes.
